Les Voiles

Les Voiles

 

 

C’était une cohue indescriptible et, quoiqu’on puisse avoir comme idées préconçues sur les Voiles, ils étaient ce jour-là particulièrement agités. Je dis «  ce jour-là », et pourtant, dans le monde des Voiles, le temps n’existe pas vraiment, en tout cas pas comme nous le connaissons : il est moins consistant, moins implacable, il n’est pas vraiment le Maître, ce qui, par certains côtés, est reposant mais, par d’autres, est aussi la porte ouverte à maints abus et même à un certain laisser-aller.

   Ce « jour-là » donc, était le début de la Période, et en début de Période, chacun s’agitait pour prendre les meilleures places, ou du moins pour avoir une place, car il n’y en avait pas pour tout le monde. Et cela faisait un beau charivari ! Dans le monde des Voiles, cela se traduisait par une manière de douce tempête – qui n’a rien à voir pourtant avec les tempêtes que nous connaissons, car ici le moindre déplacement d’air est perçu comme extraordinaire, qui soulève les Voiles, si légers, si subtiles, si habitués au calme.

   Certains voulaient passer en premier, d’autres se disputaient en agitant leur volutes, d’autres encore, les plus faibles, protestaient en boudant dans un coin.   Dans la bousculade, l’Ether tout autour faisait en se déplaçant de doux sifflements, des sons d’orgue, de flûte, parfois même comme un chant humain. Les plus malins en profitaient pour se faufiler et s’élancer… Mais ces Voiles les plus intrépides, et les moins respectueux de l’étiquette, une fois partis, n’avaient alors plus aucun choix : ils étaient happés par le premier nouveau-né conçu, au petit bonheur la chance. C’est ainsi que ces voiles hâtifs risquaient fort de se trouver projetés dans la pire des misères humaines, et ça n’est pas peu dire.

   Et puis le tohu-bohu reprenait, il devait durer presque pendant toute la Période, seule conjoncture où le Temps faisait une incursion dans l’Ether. Quand la grande masse des Voiles s’étaient élancée, il ne restait plus que les indécis, les peureux, les boudeurs… et les Cas Spéciaux.

   Kamira était l’un deux.

   Il goûtait un repos bien mérité après un édifiant parcours. Il avait gravi l’échelle du règne animal depuis le simple insecte – mais il ne savait plus très bien de quel insecte il s’agissait à ses débuts – jusqu’aux incarnations humaines des dernières vies. Il avait eu sa part de souffrances, d’erreurs, d’épreuves et de joies. Il savait maintenant qu’il ne serait plus la proie des multiples leurres matériels ni sensuels, leurres d’ambition, de pouvoirs que le monde physique ne manquerait pas de lui faire encore miroiter. Kamira se sentait déjà au bout du chemin et s’accordait une profonde réflexion et un grand repos avant de s’incarner derechef. Il ne s’élancerait que lorsque la vie lui offrirait l’opportunité d’une belle incarnation, pleine d’accomplissements et de ferveur.

   C’est pourquoi il vivait ces débuts de Période avec recul : voir se démener, intriguer, se chamailler tous ses frères Voiles, pressés de s’engouffrer dans le premier corps venu, lui inspirait compassion et amusement. Car, comme toutes les âmes avancées, il avait de l’humour, vertu subtile, discrète et si précieuse.

Toutefois, au plus profond de lui, Kamira attendait, car depuis les sphères d’Amour et de Lumière où il vivait paisiblement, un Destin à la mesure de son ancienne et belle âme devrait nécessairement trouver une incarnation adéquate. C’était la loi de la Nature.

   S’il n’avait plus aucune ambition pour sa propre personne, en son cœur, il en nourrissait une immense pour tous ces frères et sœurs : il ne voulait rien moins que leur apporter, à tous, Justice, Egalité, Respect, Partage… en un mot : Amour. Kamira avait en effet trop souffert durant toutes ses vies de constater comment ses grands mots étaient le plus souvent brandis surtout par ceux qui détenaient le pouvoir – et ne voulaient en aucun cas le laisser échapper ! – sans réel engagement, par vanité plus que par conviction, et donc, bien malheureusement, en vain.

   Des avancées prometteuses avaient néanmoins eu la faveur du destin des hommes : on ne comptait plus les organisations internationales, les organisations non gouvernementales, les publications des droits de l’homme, les révoltes, les révolutions, les troupes militantes pour l’écologie, la justice, l’éducation des masses, la répartition équitables des richesses de la nature… Mais la tâche était immense et le travail sans cesse à remettre sur le métier. Kamira s’y emploierait quoiqu’il advienne. Pour cela, il lui fallait attendre un corps doté sinon de puissance physique, du moins d’une grande résistance, des géniteurs à même de le concevoir dans l’amour vrai et de lui offrir un environnement favorable à sa grande tâche. Il ne savait s’il serait blanc ou noir de peau, grand ou petit, religieux ou agnostique, artiste ou pragmatique, homme ou femme, mais… il donnerait son cœur à l’humanité…

   Mais voici qu’une grande aspiration irrésistiblement l’attire, que ses volutes ondoient, que tout son être s’éveille et qu’un flot d’amour l’appelle. Le Temps l’appelle, Il le sait, cette fois : il réussira !

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