Coeur-en-Panne

Cœur-en-Panne

Grand-Cœur-Limpide s’adonne à sa promenade favorite sous les grands tilleuls verts. Il aime la fraîcheur verte des frondaisons et des mousses, le murmure du ruisseau tout près, celui des abeilles affairées jusqu’en haut, sur les ailes des fleurs délicates et sucrées. Il sent la brise et surtout le grand et doux silence de son cœur.
Au détour du chemin, il rencontre Cœur-en-Panne. Il le connaît bien et feint de ne pas savoir ce qui lui arrive.
– Le beau jour !
– Ah ?
– Cette lumière sous les feuillages…
– Mouais, la lumière sous les feuillages.
– Ces senteurs subtiles…
– Je dois être enrhumé.
– Et cette brise qui nous caresse le visage…
– La brise nous caresse le visage et toi tu me casses les pieds. Passe ton chemin !
Grand-Cœur-Limpide ne s’en va pas du tout, au contraire : sur la mousse, il s’assied et respire en grand. Il attend. Au bout d’un long moment :
– Tu as un problème avec tes pinceaux ?
– Mes pinceaux n’y sont pour rien, c’est moi.
– Tu veux bien m’expliquer, Cœur-en-Panne ? J’ai du temps et j’adore appuyer ma tête sur ce tronc brun et rude… à condition que les fourmis ne s’invitent pas !
Et il souffle délicatement sur les intruses, ce qui fait sourire Cœur-en-Panne qui pose ses pinceaux, soupire et s’assied près de lui sur la mousse.
– Voilà des semaines que j’essaie de peindre ce grand tilleul vert, celui-là même au pied duquel nous sommes assis. Mais il résiste, me fuit, ne se laisse pas approcher.
– Il est très vieux ce grand tilleul vert, il te faut sans doute le mériter.
– Mais je ne suis pas novice : moi, j’ai fait mes Beaux-Arts, gagné des concours, exposé… mais là, je cale, pire qu’un débutant.
– Où est ton problème ?
– A chaque fois que je m’installe en face de mon arbre, je suis paralysé, c’est comme si je n’avais jamais tenu un pinceau de ma vie. Comme une peur qui m’empêche d’avancer. Je n’ai jamais connu ça, n’ai jamais eu de panne d’inspiration.
– Est-ce que tu me laisserais t’aider ?… Voilà, oublie un moment tes pinceaux, installe-toi bien contre le tronc de ton arbre, ferme tes yeux et reste en silence un moment. Je fais comme toi, tu n’es pas seul, je vais t’accompagner dans ta méditation…
Pendant qu’ils méditent, les abeilles continuent de bourdonner, le ruisseau de murmurer, la brise d’ondoyer dans les feuillages, et les nuages de contempler tout ça d’en haut. Quelques oiseaux s’approchent de ces deux garçons immobiles, entrent en conciliabule circonspect, puis s’éloignent.
Et dans la tête de Cœur-en-Panne, tout un salmigondis d’idées qui se bousculent, instables, absconses, sans rime ni raison. Lorsqu’il rouvre les yeux, Grand-Cœur-limpide, immobile, un imperceptible sourire aux lèvres, a les paumières encore closes.
– Si tu veux bien, recommençons demain, ici-même, à la même heure !
Pendant le jour qui suit, Cœur-en-Panne pense à cette méditation, sans bien comprendre ce qui le pousse à vouloir renouveler l’expérience, se sentant même impatient.
– Commence s’il te plaît !
Ils sont sous le beau tilleul et ont fermé leurs paupières. Cette fois-ci, les idées sont plus lointaines, moins prégnantes, et entrecoupées de courts instants de tranquillité, comme une lumière fugace, mais douce, douce.
– C’est tout !
– Déjà ?
– Reviens une troisième fois demain et nous pourrons terminer ce processus.
Cette fois, il ne se fait plus prier, il sait qu’il attendra l’heure du rendez-vous et s’y rendra le cœur plus léger. Le jour lui semble long et, arrivé en avance sous le grand arbre, c’est avec un grand sourire qu’il accueille Grand-Cœur-Limpide.
Cœur-en-Panne voudrait transcrire sur papier ce qu’il a ressenti pendant cette troisième méditation, mais les mots lui semblent trahir son expérience : profondeur, douceur, lumière, paix, amour… oui, mais Profondeur, Douceur, Lumière, Paix, Amour !
– Alors, cet arbre, vas-tu pouvoir maintenant commencer à l’apprivoiser avec tes pinceaux ?
Il ne se prononce pas encore, mais l’idée de reprendre sa toile le rend heureux. Au fond de lui, il sait qu’il a un rendez-vous demain, dans l’or bleu du petit jour, avec son beau tilleul vert.

La toile s’achève. Il peint d’un trait, c’est comme si le vieil arbre lui parle avec ses feuilles, son tronc, comme si ses racines font couler en lui sa vie secrète. C’est un dialogue entre son pinceau et la ramure majestueuse des frondaisons, un dialogue d’amour.
Grand-Cœur-Limpide s’approche doucement.
– Tu trouves que ton tableau est beau ?
– Je ne sais pas, je n’y ai pas pensé. Je le trouve vivant.
– Il est donc beau.
– Comment est-ce possible ? J’étais un cœur en panne, ne pouvais plus sortir une seule couleur, une seule forme, et puis là, soudainement, tout est facile !
– Tu trouveras ta réponse dans les parutions scientifiques en neurosciences de ces dernières décennies* .
– … Si j’ai le temps Grand-Cœur-Limpide, je veux maintenant dessiner, peindre, et encore dessiner et encore peindre… voilà ce que je veux !
Grand-Cœur-Limpide rit et l’artiste rit aussi. Le grand tilleul vert semble rire avec eux !

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* Recherches en neurosciences : comment la méditation favorise la créativité et la concentration
Les études électro-encéphalographiques ont mis en évidence un nombre inhabituellement important d’ondes gamma dans le cerveau des moines bouddhistes. Ces ondes très rapides de l’état de veille sont mises en jeu pendant la résolution des problèmes et les processus créatifs, activités particulièrement propices au bien-être. La pratique de la méditation permettrait de rester longtemps et efficacement concentré sur une tâche ou un problème à résoudre. Quand une personne est très concentrée, ses ondes cérébrales de fréquence gamma se synchronisent et s’amplifient naturellement. Le cerveau des méditants expérimentés est moins perturbé par des stimuli externes (bruit, lumière) ou internes (pensées, émotions, douleurs). Il pourrait ainsi mieux concentrer son activité sur les tâches prioritaires.
Une autre étude a permis de découvrir qu’en état de méditation, le cortex préfrontal gauche, responsable des émotions positives (joie, enthousiasme, curiosité), s’active particulièrement.

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