L’Enfant-Miroir

L’enfant-miroir

 

 

 

–         Tu souffres beaucoup ?

–         J’ai mal !

–         C’est ton corps ? Ta tête ?

–         Les deux.

L’enfant est en train de jouer, assis au sol sur un tapis, il essaie de construire un hélicoptère. Il pense qu’il pourra s’envoler avec, loin, loin. Loin en tout cas de ce lit d’hôpital, des blouses des soignants, au-delà de ses douleurs et de cette grande fatigue qui ne l’a pas encore terrassé.

Mais je sais, moi, qu’elle aura raison de lui, en tout cas de son corps. Je lui dis :

-Tu peux être le plus fort. Plus fort que ta douleur, plus fort que ta fatigue.

Ses yeux bleus, encore agrandis depuis quelques temps, me fixent. Ce sont deux points d’interrogation. Je tente un sourire, et, ma foi, je dois y arriver puisqu’il me  sourit à son tour. Je réponds :

–         Qu’est ce que c’est ?

–         C’est un hélicoptère.

–         Tu veux dire que ce sera un hélicoptère… parce que là, on dirait plutôt un canard. Nous rions. Et puis, encore, les grands yeux qui me demandent. Je cherche mes mots :

–         Tu peux être plus fort que ta fatigue.

Là, l’enfant lâche son canard-hélicoptère.

–         Comment ?

–         Veux-tu jouer avec moi ?

–         Jouer à être fort ?

–         C’est cela, jouer à être plus fort. Fermons les yeux… allez, n’aie pas peur, ferme tes yeux… Bien, maintenant, imagine que tu as un hélicoptère dans ton cœur, un magnifique hélicoptère. Monte. Assieds-toi à l’intérieur…  tu es bien ? Maintenant laisse ton hélicoptère s’envoler doucement. Il parcourt le pays de ton cœur…

–         Tu te moques de moi ?

Il a ouvert les yeux. Un moment, je suis décontenancé, mais je ressens tellement sa fatigue, sa souffrance, je veux l’aider. Je me ressaisis.

–         Mais non, essaie encore, laisse faire.

Il ferme de nouveau ses grands yeux las, respire tranquillement, fronce un peu les sourcils, reste en silence. Je vois qu’il s’est envolé. Je le rejoins dans son cœur, nous voyageons. Je me sens mieux. Nous restons ainsi, lui et moi, dans le silence de nos cœurs. Nous ne sommes qu’un seul cœur et toute la lassitude, toute la fatigue, toute la douleur s’envolent aussi.

Au bout d’un moment – combien de temps ?-, je l’entends remuer. J’ouvre les yeux.

–         Alors ?

–         J’ai fait un beau voyage.

–         Et comment te sens-tu ?

–         J’ai moins mal, et ne suis plus fatigué.

–         Je le sais bien.

–         Comment tu peux le savoir, tu n’es pas dans mon corps !

–         Parce que moi aussi je suis moins fatigué, et moins triste. C’est vrai que je ne suis pas dans ton corps, mais j’étais dans ton cœur. Tu n’as pas senti que j’étais avec toi dans l’hélicoptère ?

–         … Explique-moi, je suis sûr que je suis assez grand pour comprendre.

–         Voilà : tu sais que dans cet hôpital il y a de nombreux savants, des gens qui savent beaucoup de choses, bien plus que toi et moi.

–         C’est sûr !

–         Eh bien voilà ce qu’ils ont découvert : on a dans la tête tout plein de neurones. Ce sont comme des petites lampes qui s’allument et qui s’éteignent et nous permettent de réfléchir, de bouger, de vivre, quoi… Les savants se sont aperçus que certaines de ces petites lampes s’allument quand on a mal quelque part, quand on est très triste, mais aussi quand on est très content et qu’on a envie de rire. Mais le plus extraordinaire, c’est que, si tu ris, moi aussi j’ai envie de rire, et si tu pleures et que tu es triste, moi aussi j’ai envie de pleurer. Et sais-tu pourquoi ? Parce qu’il suffit que tes petites lumières du rire ou des larmes s’allument pour que les miennes fassent la même chose ! C’est comme si on avait dans notre tête des petits miroirs qui reflètent les lumières des autres. Tu comprends ça ? On les appelle les neurones miroirs. C’est un beau nom, tu ne trouves pas ?

–         Et alors ?

–         Et alors, comme tu avais mal et que tu étais fatigué, mes neurones miroirs m’ont fait sentir la même chose.

–         Et quand je me suis senti mieux dans mon hélicoptère, aussi !

–         T’as tout compris, chef ! Et, tu vois,  tu peux être plus fort que ce qui te fait souffrir, toujours, partout.  Il te suffit de retourner souvent au pays de ton cœur. Tu peux y aller en hélicoptère, mais aussi en bateau, en sous-marin, en voiture de course ou bien encore sur le dos d’un âne très gentil… Tu peux y aller quand tu veux, c’est tout simple !

Quand l’enfant me souris et reprend tranquillement son jeu sur le tapis, je respire en grand, je me sens mieux. Quel beau voyage nous avons fait !

Je sors. Dehors, il fait doux, le parc s’endort tranquillement sous ses grands tilleuls verts. Deux rossignols se répondent et mon cœur est inondé de leur chant, je suis transparent comme le monde, léger comme le ciel. Et dans ma tête, et dans mon cœur, mes petites lampes scintillent de mille feux.

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3 commentaires sur « L’Enfant-Miroir »

  1. Une belle histoire à méditer sur la force intérieure dont on n’a pas forcément conscience tout comme l’effet miroir tel un langage mystérieux, tellement beau ! Merci.
    Claudine

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