L’expérience dÜnam

L’expérience d’Ünam

 

 

 

Voici, chers amis, la suite du conte que le Vieux Cormoran, mon grand-père, me racontait sur sa falaise. Souvenez-vous : le sage Ünam et son frère, l’impétueux et musclé Ehplodor, leurs épouses Ökyva et Pöya…

 

Ünam respectait son corps et en prenait soin, conscient que, sans lui, son esprit n’était rien.

La nature l’avait doté d’une stature haute et mince, aux muscles fuselés et fermes, dont la puissance et la résistance n’étaient pas les principales qualités : il jouissait surtout d’une souplesse et d’une fluidité dans ses mouvements qui étaient  évidentes à qui l’observait  se mouvoir, marcher, prendre un objet, ou encore exécuter tel ou tel exercice physique.

Car Ünam aimait à sentir sa souplesse, exercer ses articulations en s’étirant,  prendre toutes sortes de positions, parfois extravagantes, qu’il s’appliquait à maintenir de longs moments, respirant amplement et régulièrement. Il ressentait un profond plaisir à ces exercices qu’il pratiquait tôt le matin et à la tombée du jour. Eveillée peu après, sa compagne Ökyva se rendait parfois jusque sur le toit-terrasse de leur maison et contemplait le soleil se lever derrière le corps lentement animé de son époux. Elle adorait le regarder doucement se plier, un imperceptible sourire dessiné sur ses lèvres, tandis qu’il respirait le grand matin silencieux. Ses postures se succédaient, comme si chacune était l’aboutissement de la précédente,  devenait la suivante,  comme si le même souffle les reliait, comme si leur enchaînement obéissait à un rituel éternel, offert à l’aurore encore timide, jusqu’à son flamboyant et glorieux triomphe. Ökyva fermait aussi parfois ses yeux pour sentir sur sa joue, du soleil renaissant, la caresse messagère des promesses du jour et tous deux s’absorbaient alors dans le même sourire intérieur, la même félicité… Il n’était pas rare qu’Ökyva murmurât, émané de son cœur dilaté, un chant mélodieux qui, parfois, faisait frémir agréablement les tympans des Déités assoupies.

Puis Ünam allait au grand soleil travailler aux champs.

Ehplodor, lui, se levait au dernier moment, encore abruti par un sommeil trop lourd, avalait goulûment le repas roboratif qui lui était nécessaire pour nourrir son grand corps musculeux, et partait en courant creuser ses sillons ou battre son foin. Lorsqu’il avait fini son labeur, il aimait aussi à cultiver son corps : il entendait par-dessus tout rester le plus fort du district, continuer d’attirer sur lui le regard glissant des femmes, envieux des autres hommes et, par tous les moyens, garder l’admiration mêlée d’un peu de crainte, de sa femme Pöya, jalouse comme une panthère. Bon bougre cependant, il n’hésitait pas à donner un coup de main, à mettre sa force au service de ses amis s’ils le sollicitaient.

Un soir qu’il s’était attardé à sortir une charrue d’une  ornière profonde pour un de ses voisins, il décida de faire un  crochet par la maison de son frère. Quelle ne fut pas sa surprise de le surprendre sur sa terrasse dans une bien étrange posture : Ünam était assis en tailleur, le dos droit, les yeux fermés, tout à fait silencieux. Sa poitrine, tout son corps étaient si immobiles qu’on eût dit qu’il ne respirait même pas. Tout autour, les lucioles déjà phosphorescentes dans le soir qui tombait, voletaient en lignes brisées et scintillantes, légères et malicieuses, et déposaient sur ses joues bleuies par l’heure incertaine, leurs reflets irréels, ajoutant encore à ce spectacle insolite leur magie vespérale.  Et Ünam souriait en silence sous les cieux assombris.

Sentant l’approche de son frère – son pas était  pesant et sonore sur les dalles de la maison – Ünam s’accorda quelques secondes pour rouvrir les yeux, tout imprégné encore de son profond silence. Devant la mine ahurie de son frère, il ne put s’empêcher de rire de bon cœur. A la fin, pour le rassurer :

–  Eh bien, frère bien-aimé, ne sois pas inquiété de ma posture, ni courroucé de mon rire ! J’étais si bien, vois-tu, si détendu les yeux fermés, que ton visage stupéfait m’a saisi et que je n’ai pu retenir ce rire que j’ai encore du mal à contenir malgré la colère qui semble monter en toi.

– Ünam, frère respecté, ne sois pas, toi, si narquois devant ma légitime  inquiétude : un instant je t’ai cru parti prématurément dans le monde lumineux, et me suis aussitôt demandé qui devrait s’occuper de ta femme Ökyva et qui devrait entretenir tes champs !

–   Je suis confus de t’avoir inquiété à ce point et te remercie en tout cas pour ton sens de la famille, mais vois-tu, il m’est arrivé quelque chose d’étrange en vérité, même si j’ai l’impression qu’au fond de moi je savais déjà de quoi il s’agissait.

–   Frère Ünam, même sang que le mien, ma crainte fait place à de la curiosité : explique-moi donc ton aventure, mais, si tu le veux bien, attablons-nous devant quelque bon plat qu’aura préparé ma belle-sœur Ökyva, bien connue pour sa  cuisine. Nous pourrons ainsi prendre le temps, pour une fois, de parler un peu ensemble.

–   Soit, descendons dans la salle à manger car la nuit est tombée et déjà les Déités réclament le silence nécessaire à leur auguste sommeil.

Voici ce qu’en substance Ünam narra à son frère incrédule…

 

A suivre

 

 

***

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