Ünam trouve sa Muse – fin.

Muse était la fille adorée du Dieu Ennui et de la Déesse Routine, conçue comme par inadvertance un soir où Routine avait fini, à heure prévue, tout son ouvrage quotidien et où Ennui sentait, une fois n’est pas coutume, une petite impatience, une petite joie aux tréfonds de son cœur désabusé, suffisamment nette pour qu’elle émergeât dans les brumes grises de sa conscience.

Ennui pria Routine de se dévêtir de toutes les délicates nuées qui lui servaient d’habit, et lui-même ôta le dur lichen gris qui recouvrait totalement sa chair. Il le fit en riant, ce qui ne lui arrivait jamais, et c’est amusée que Routine accepta de violenter sa pudeur légendaire en commençant à gracieusement effeuiller ses  nuages. Et Ennui riait, et Routine se déshabillait… Tant et si bien qu’au bout d’une poignée de semaines seulement, ils se trouvèrent tous deux nus comme ils n’avaient jamais étés tant Ennui toujours s’ennuyait et Routine toujours répétait les mêmes mots, les mêmes gestes, s’appliquait au même ouvrage.

Ennui sentit alors monter en lui une vigueur nouvelle, tout entière dirigée sur sa chère déesse, et ne put faire autrement que de laisser cette vigueur le guider délicieusement dans les gestes voluptueux de la conception. Trois siècles plus tard, trois siècles retombés dans la routine et l’ennui pour nos deux amants d’un jour, Muse naquit.

Si son esprit fantasque et son imagination débridée ne suffirent pas à rompre tout à fait la vie routinière et ennuyeuse de ses parents, la présence dans leur foyer de cette enfant versatile et capricieuse, réussit néanmoins à leur apporter un peu de fantaisie. Ennui et Routine la regardaient grandir avec amour et curiosité.

Mais c’est au commencement de sa 190 ème année que les choses prirent une nouvelle tournure : Muse commençait à s’ennuyer.

C’est que Muse sentait qu’elle avait à accomplir de grandes choses sans savoir bien de quoi il pouvait s’agir. Son destin était lié, elle en était intimement convaincue, au destin des hommes, mais de quelle manière et en quelles augures, elle l’ignorait.

Au début de ses premières décennies, toute occupée à grandir et à découvrir le monde léger et subtil des Déités, tout allait bien pour Musette. Lorsqu’elle ne savait que faire, elle se mettait à tourner, tourner, tourner jusqu’à en ressentir un délicieux vertige et tout nous autorise à croire que c’est elle qui a inventé la valse du même nom.

Ce n’est que plus tard, dans la fleur de l’âge, que la jeune Muse comprit quelle pouvait être sa mission sur la terre. En ces temps anciens et dans ces contrées reculées, les gens ne connaissaient point le divertissement qu’offre de nos jours aux hommes la créativité. C’est alors que Muse intervint dans le cours de l’histoire des hommes, et en premier lieu de ses parents bien-aimés. Il faut dire qu’elle trouvait leur vie terriblement  ennuyeuse et tout autant routinière, et qu’elle fut la première à s’en plaindre. Voici ce que ses chers parents lui répondaient invariablement :

«  Mais, Musette, que veux-tu que nous fassions d’autre que de nous ennuyer et de suivre notre immuable routine ? La Nature toute entière n’est-elle pas faite de répétition de saisons, d’heures et de siècles qui se succèdent à l’infini, et les hommes eux-mêmes, que nous voyons vivre sur la terre et sur qui nous veillons à chaque instant, ne naissent-ils pas pour répéter inlassablement au fil des générations les mêmes occupations, les mêmes traditions, les mêmes actions qui seules garantissent leur subsistance ?… Enfin, Muse, de quoi te plains-tu et qu’envisages-tu d’inventer encore ?! »

Et voici ce que fut un beau jour la réponse de la fée Musette :

« Père et Mère adorés, ne trouverons-nous pas, à l’aide de nos pouvoirs, quelque chose pour tromper l’ennui (pardon, Père !) et déjouer la routine (pardon, Ô ma mère !) ? Nous faudra-t-il pour l’éternité vivre de manière monotone et sans surprise, et les hommes eux-mêmes n’auront-ils jamais rien dans leur vie pour aérer leur esprit, détourner leurs soucis et calmer leurs inquiétudes ? – Je ne peux m’y résoudre, et si vous ne faites rien dans ce sens je m’y emploierai seule ! »

Et voici donc comment, chers lecteurs, grâce à la fée Musette, advint pour les hommes ce que nous appelons maintenant divertissement, ou mieux : amusement. C’est bien Muse, en  refusant de s’ennuyer d’avantage, qui fit naître l’amusement, sa légèreté, sa futilité salutaire dans la vie des hommes, tout d’abord en divertissant ses parents de ses jeux, de ses rires, de ses farces et de ses histoires inventées ; ils y trouvèrent plaisir et acceptèrent de faire se multiplier  dans la vie des hommes de tels divertissements.

Mais Muse était lancée : il ne lui suffît plus d’avoir inventé la valse musette, et tous les autres amusements, elle voulut inspirer l’homme dans sa verve créatrice… Et lorsqu’elle observa notre Ünam, son crayon et son pinceau à la main, elle conçut pour lui une immense tendresse. Devenue alors adulte, ses pouvoirs s’étaient affirmés et ce fut sans peine qu’elle inspira le bel Ünam,  premier artiste ayant eu sa Muse pour éveiller sa créativité.

 

Cette parenthèse était indispensable, chers lecteurs, pour vous expliquer comment l’Art put éclore dans l’esprit fiévreux des créateurs de tous poils, de toutes contrées et de tous temps, comment il devint un véritable besoin pour les hommes, comment il participa de leur grandeur et comment il fut ce qui, surtout, les aide encore de nos jours à être plus humains.

 

Mais retrouvons notre Ünam, tenant maladroitement son morceau de charbon de bois taillé, et tâchant de reproduire sur un morceau de pierre plate le plat creux que lui avait proposé comme premier modèle sa femme Ökyva.

Son trait, pour maladroit dans ses débuts, se raffermit rapidement, devint plus précis, plus prompt et plus vrai. Il inventa bien vite les ombres, le mélange des couleurs, la perspective, la lumière des regards, entre autres prouesses qui déjà firent l’admiration de tout son district et firent bientôt nombre d’émules sur toute la surface de la terre… Muse, devenue une Déité à part entière, ne s’ennuyait plus : elle avait à inspirer un nombre croissant d’artistes et fut même obligée, dépassée par la somme de travail, de former les déesses du théâtre, de la danse, de la peinture, de la littérature, de la sculpture et autres Muses qui continuent de prendre par la main  et d’inspirer les pauvres mais glorieux artistes.

 

Ökyva, dans le secret de son cœur, conçut pour son Ünam tant aimé une fierté immense ainsi qu’une immense gratitude pour la fée Muse dont elle ne fut jamais jalouse. Chaque matin, quand l’aube claire l’éveillait, elle allait se recueillir près de la rivière et chantait pour elle de sa voix cristalline une comptine de sa création qui était douce, douce aux oreilles de la reine des Muses…

 

 

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