Ünam trouve sa Muse

Ünam trouve sa Muse

 

 

Un jour que je rendais visite à mon grand-père, je le trouvai immobile,  contemplatif, face à la mer, plumes au vent et bec tendu vers le large. Au bout d’un moment, il se décida à rompre son silence :

  • Vois-tu mon petit comme la nature est belle ? Ces couleurs, ce ciel, ces rocs majestueux, et tout en bas, la mer qui nous nourrit…
  • Oui Grand-Père, on dirait un tableau vivant !
  • Tiens, veux-tu que je te raconte la suite de notre histoire ? Tu y puiseras encore, si ton esprit est alerte, des leçons de sagesse et comprendras que l’homme, dès le commencement, fut un être créatif…

 

 

 

 

  • Mais que fais-tu, frère Ünam, à triturer ces boues humides ?
  • Je cherche, frère Ehplodor !
  • Mais que cherches-tu donc, à cette heure, après ton labeur ?
  • Je cherche la Lumière!
  • Cesse, je te prie de te moquer de moi : la lumière est partout sauf à l’intérieur de ces boues que tu mélanges avec tant de passion.

 

Voici ce qui, depuis quelques temps, occupait Ünam avec tant de ferveur : il  avait glané çà et là les fleurs les plus colorées qu’il avait trouvées, en avait extrait les étamines et les avait rassemblées avec mille précautions dans de petites bourses de tissu léger, bien fermées et classées par couleur.

Il y avait les différents rouges des Flamboyantes, les bleus profonds des Etoiles des Marais, les orangés des Viviscientes des Prés et les roses mélancoliques des grandes Paresseuses des Sables… et bien d’autres couleurs encore accumulées depuis plusieurs mois déjà par Ünam.

Aujourd’hui, Ünam est satisfait de sa collection : il a pu réunir, à force de patience et de persévérance, pas moins de 53 couleurs dont certaines ne différaient que d’un ton à peine perceptible. Il s’était aussi rendu au bord des rivières, en haut des dunes de sable fin, près des cavernes humides, dans les sombres tourbières, et même s’était risqué à se pencher sur de redoutables sables mouvants pour récupérer, dans différentes jattes, un peu de cette terre fine, de ce sable scintillant, de cette boue compacte ou de ce sel irisé.

Satisfait de son butin minéral autant que de sa cueillette végétale, Ünam avait l’impression de se trouver en possession d’un véritable trésor ! Au retour de chaque expédition, il s’empressait de montrer à sa tendre Ökyva ce que la nature lui avait offert de couleurs et de matières : au fil des mois, il leur semblait que sur leurs étagères étaient  exposées toutes les beautés de la Création.

Mais Ünam avait de bien plus ambitieux projets. Aujourd’hui est jour de relâche, il se sent prêt pour son grand projet. Il a étalé sur un grand tapis de chanvre toute sa collection, au milieu d’une prairie qu’il gardait en jachère, afin de voir, au grand soleil du matin, irradier dans l’air pur les couleurs des pétales, des poudres d’étamines, des cristaux étincelants.

Et voici : abîmé dans sa contemplation, l’esprit vide de pensée, tout à son émerveillement, Ünam cesse de regarder, pour commencer à sentir les couleurs, à les vivre intimement, à devenir lui-même le bleu, le pourpre, le jaune, le vert ou l’orangé. Il en ressent profondément  la vibration, le secret message, leur  présence dans son être. Puis, contemplant  les terres, les sables, les fragments de cristaux, Ünam ressent aussi leur nature, leur résistance, leur température, le vécu immémorial qu’elles renferment, le secret de leur création et le chaos de leur histoire minérale.

Il n’a toujours pas avancé dans son projet, mais quelque chose en lui devine qu’il est en chemin.

Il faut dire qu’en ces temps anciens et dans ces contrées reculées, la couleur n’existait encore qu’à l’état brut, dans la splendeur primordiale de la nature : les fleurs, impudiques, exhibaient déjà leurs charmes chatoyants pour attirer les insectes pollinisateurs ; les oiseaux arboraient leurs plumages splendides aux nuances excitantes pour les partenaires potentiels ; de magnifiques papillons, tout juste sortis de leur chrysalide, séchaient au premier soleil du jour leurs vastes ailes diaprées ; les terres et les rocs eux-mêmes offraient au regard du promeneur les subtils gris-vert des lichens, le brun-roux des minéraux, le bistre des dunes de sable fin, étoilées çà et là des touffes or des immortelles ; aussi le flamboiement excessif des nuées complices du soleil vespéral, ou l’or bleu du petit jour… Les nuits n’étaient jamais noires, mais enveloppaient chaque chose de leur sortilège céruléen, et, s’il arrivait que parfois la neige recouvrât les champs, elle scintillait au soleil de mille feux cristallins.   Or donc, si, pour le plus grand plaisir des yeux, la couleur existait déjà de toute part, l’homme ne savait pas l’utiliser, la combiner, explorer l’infinité des possibles qu’offrent ses mélanges : l’Art Pictural n’existait pas.  Et c’est bien là ce qui travaillait, taraudait même la conscience de notre grand Ünam, premier parmi les premiers à vouloir figurer de ses mains encore inexpérimentées ce qu’il voyait de beau tout autour de lui : il portait dans les tréfonds de son être la Peinture toute entière, l’Art des couleurs et l’Art des formes !

D’instinct, Ünam comprend qu’il lui faut associer couleur et matière, afin d’obtenir une pâte homogène et humide. Dans une petite jatte de pierre il s’emploie premièrement  à broyer au plus fin une poudre de pétales incarnat qui, d’emblée, a grâce à ses yeux. Après avoir un long moment trituré sa première couleur, il choisit une argile d’une finesse extrême, presque blanche, qu’il a ramassée près du lit de la rivière, et l’adjoint à la couleur. Comme elle est desséchée, il verse quelques gouttes d’eau pure afin d’obtenir une pâte plus malléable. Encore insatisfait, il décide d’y adjoindre quelques gouttes d’huile qu’on obtient avec les noix de ces belles frondaisons d’un vert sans pareil. Le résultat lui semble maintenant satisfaisant : il a devant lui un onguent homogène, lisse, d’une couleur profonde, légèrement luisant, qui lui paraît tout à fait convenir à son projet.

Ünam procède de même avec différentes nuances de fleurs, pétales, étamines, feuillages. En décortiquant des noix, il s’aperçoit que la membrane qui les enveloppe recouvre un suc brun et tenace aux doigts qu’il décide d’ajouter à son panel de couleurs. Il a plus tard l’idée de moudre au plus fin également des cristaux de roches brillantes et de les mélanger à un bleu-nuit : il a aussitôt l’impression de voir dans son humble récipient toute l’immensité et toute la splendeur d’un ciel étoilé !

 

Il lui faut trouver maintenant un instrument pour étaler sur des galets ou des pierres plates, qu’il aura préalablement poncées ses belles préparations colorées.

C’est quelques jours plus tard que la providence mit sur sa route la solution  à son problème. Alors qu’il rentrait du travail des  champs, une saine fatigue au corps, il croise sur son chemin la dépouille d’un pauvre petit rongeur, que la mort avait saisi au bas d’un talus. En l’examinant, lui restent collés sur les doigts quelques poils détachés de l’épaisse fourrure… En un éclair, Ünam trouve la solution à son problème : il utilisera ces poils, rassemblés et liés au bout de fines   baguettes, pour peindre  les contours et les pleins des formes ! Il lui suffira de fabriquer ces instruments de divers volumes en y fixant plus ou moins d’éléments, de choisir aussi de plus ou moins gros poils selon le travail à effectuer.

Le pinceau était né !

Voici, dans la lumière obscure de sa petite bougie, seul éveillé dans sa demeure, dans le grand silence de la nuit, Ünam, le cœur battant, l’âme impatiente, trempe pour la première fois son pinceau dans un bleu onctueux de sa fabrication. Il étale la couleur sur la pierre et voit briller, sous les feux tremblotants de la chandelle, la peinture encore humide.

Les Déités ont assisté, du ciel, à cette première ébauche colorée qui trouve grâce à leurs yeux. Réunies, invisibles et suspendues dans l’éther, elles décident, après un court conciliabule, de répandre sur Ünam leurs bénédictions afin qu’il puisse continuer à réjouir leurs regards de tableaux toujours plus beaux.

Les semaines passent et Ünam a exécuté maintenant nombre de tableaux, sur divers supports, bois, pierre, tissus tendus. Le secret des couleurs lui a été révélé : leurs heureux mariages, leurs incompatibilités, leurs complémentarités, la manière de les rendre plus chatoyantes ou plus subtiles.

Ökyva lui suggéra :

«  Ô mon noble époux, homme d’Art et de Cœur, pourquoi ne peindrais-tu pas les formes de la belle Nature, maintenant que tu en peints si bien les couleurs ? Tiens,  parviendrais-tu par exemple à représenter assez fidèlement cette coupe pour qu’on la reconnaisse ? »

…Le défi lancé lui semblait tout à la fois grandiose et raisonnable. Il eut l’idée de dessiner ses contours avec un morceau de charbon froid recueilli dans la cheminée. Il le tailla en pointe : le crayon était né !

Il faut vous dire, chers lecteurs, que du fond d’une vallée brumeuse et secrète, Muse, une Déité encore oisive commençait à trouver grand intérêt au projet d’Ünam…

 

 A suivre…

 

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