Les coquilles d’escargot

Un jour de tempête où nous étions tous deux blottis dans son antre attendant des heures meilleures pour voler, Grand-Père sortit de dessous un caillou un petit escargot, arrivé là on ne sait comment. Après l’avoir considéré, examiné sous tous ses angles, un léger sourire au bec ( mais oui, les cormorans sourient très bien !), il continua son histoire, qui parlait d’escargots justement. J’étais bien jeune alors, mais pressentais déjà que ses fables étaient bel et bien le chemin qui me mènerait un jour à la méditation.

 

Les coquilles d’escargots

 

L’épouse d’Ünam se nommait donc Ökyva et celle d’Ehplodor, Pöya. Toutes deux étaient  belles et intelligentes mais chacune avait sa manière.

Ökyva était plutôt menue et offrait au regard de longs cheveux bruns et soyeux ondulants en de petits frisotis serrés du plus charmant aspect. Ses grands yeux châtaigne semblaient occuper tout son joli minois, tant sa bouche, son nez et son menton étaient petits. Son chuchotement était aussi doux que le murmure d’un ruisseau à l’aube d’un beau jour de Printemps et ses mimiques étaient souvent  mutines et  amusées.

Pöya, elle, à l’image de son époux, avait la hanche haute, et arborait une poitrine fière et généreuse, une crinière léonine, épaisse et blonde, un nez busqué, une large bouche plantée d’une magnifique dentition, ourlée de lèvres charnues et colorées. Son regard bleu était direct et impérieux et il fallait à Ehplodor beaucoup de conviction quand il voulait parvenir à ses fins contre l’avis de son épouse.

Or, voici ce qui advint : Pöya, se sachant très belle, voulut à tout prix  conserver sa beauté, ce qui lui inspira de chuchoter un soir, à l’oreille de son mari :

  • – Ehplodor, mon cher époux, m’aimeras-tu toujours comme aujourd’hui ? Je t’aime tant mais j’ai à peine 258 ans, et j’ai si peur de ne plus pouvoir t’inspirer le même désir lorsque je serai plus vieille ! Tu n’es pas sans savoir que, passés 500 ans, une femme n’a plus tout à fait les mêmes attraits…

Ehplodor, qui ne pensait pas si souvent, n’avait effectivement pas encore pensé à cela. Il fit mine de réfléchir profondément. Sa femme le connaissait déjà bien et savait que, plus il réfléchissait, moins il trouvait, et qu’elle ne pourrait donc rien attendre de son introspection. Elle prit les devants :

–   Voici, plus bel homme du district, amour de ma vie : j’ai entendu parler d’une femme qui vit retirée là-haut, dans les hautes montagnes qui font naître le soleil et jaillir les étoiles. Elle a le pouvoir d’arrêter les méfaits du temps et de fixer la beauté de celle qui boit ses magiciens breuvages. Oh, mon amour, ne me refuse pas ses soins, même s’ils sont onéreux, car je veux être pour toujours la belle maîtresse qui illuminera tes nuits !

–   Pöya, ma beauté, je te ferai conduire dès demain chez cette femme aux magiciens breuvages, dussent-ils nous coûter notre fortune !

–      Ainsi je resterai belle, pendant  que ma belle-sœur Ökyva vieillira !

L’antre de la magicienne était cachée derrière le rideau changeant et argenté d’une cascade. Deux dauphins à cornes en gardaient l’entrée et nul ne pouvait espérer accéder aux pieds de la magicienne sans le consentement de ces deux redoutables cerbères. Ces redoutables gardiens avaient en fait la consigne de laisser pénétrer quiconque déposait plusieurs bourses pleines de coquilles d’escargot. En effet, en ses contrées lointaines et ces temps reculés, les escargots avaient presque complètement disparu de la surface de la Terre, et leurs coquilles s’échangeaient à prix d’or. On admirait leur anatomie spiralée, leur surface lisse, leur couleur nuancée, et on en faisait d’admirables parures joaillières.

Pöya avait rassemblé tout ce qu’ils avaient pu de ces augustes coquilles et en avaient acheté encore, avec ce qu’il leur restait d’économies, dans le plus luxueux magasin d’escargots de la région. Ainsi donc Ehplodor et Pöya, ayant déposé devant  les deux dauphins à cornes leur précieux butin, purent pénétrer chez la sorcière.

Il régnait dans ces lieux une quasi-obscurité, une humidité qui vous glaçait jusqu’aux os, et un silence de mort, simplement entrecoupé par les eaux qui suintaient çà et là, en tombant goutte à goutte sur le sol sablonneux.

C’est alors que, des profondeurs de la grotte, résonna une voix lointaine ; malgré son extrême douceur, c’était sans nul doute la voix de la sorcière :

–         Mes enfants, approchez ! Vous êtes venus pour me rencontrer, alors approchez et regardez-moi.

Ce qu’ils virent alors les laissa pantois : à demi-allongée sur un tapis de mousse, entourée de milliards de coquilles d’escargots qui jonchaient le sol, tapissaient les parois de la grotte, étaient suspendues en d’innombrables mobiles qui se balançaient sous le vent glacé de ces obscurs abîmes, souriante et lascive, la plus belle, la plus jeune, la plus douce créature qu’on peut imaginer leur adressait un sourire mystérieux et bienveillant. Elle se mit à parler et sa voix avait d’ineffables résonnances, sa longue chevelure était d’une soie fine et blonde, ses dents éclatantes, ses narines fines et frémissantes, ses lèvres rouges comme un fruit mûr, sa peau lisse et nacrée, tout son être enfin respirait vigueur, santé et jeunesse, comme si le temps n’avait pas eu de prise sur ce miracle de beauté.

–         Vous me voyez maintenant, et vous comprenez que le temps n’est pas mon maître, comme pour les mortels ordinaires que vous êtes. Je suis La Maîtresse du Temps, et j’ai le pouvoir, mes chers enfants, d’arrêter son cours pour quiconque me le demande, à condition que je le veuille bien… Car voyez-vous, malgré mon apparence, je suis bien plus vieille que vous : en vérité, je fête aujourd’hui mon 800ème anniversaire, et, malgré cela, ma beauté ne cesse d’augmenter chaque jour, ma peau est de plus en plus éclatante et mes cheveux n’ont jamais été si soyeux… Combien avez-vous apporté de coquilles ? (Le valeureux Ehplodor lui montra quatre bourses  toutes bosselées par la précieuse marchandise)… Fort bien ! ( et son sourire s’élargit encore, faisant derechef étinceler sa dentition et frémir ses fines narines)… Je puis, pour ces quatre bourses, arrêter le temps pour vous, jolie Pöya, pendant 100 ans… Mais si vous m’amenez encore une bourse pleine de ses admirables coquilles d’escargot, eh bien alors, je double, chers enfants, je double !… Et la Sorcière sans nom, sans âge, à la beauté extraordinaire, partit d’un rire sonore et rauque, surgissant des profondeurs de sa gorge délicate, une sorte de rugissement à dire vrai, terrible et démoniaque.

–          Cours donc, Ehplodor,  chercher une autre bourse afin que je reste jeune pendant 200 années, et que je puisse rester désirable pour toi, et pour toi seul, amour de ma vie !

Ehplodor balbutia qu’il partait à l’instant emprunter une bourse supplémentaire, qu’il ne serait pas long à revenir et que la belle sorcière pouvait commencer à préparer breuvages et onguents magiques.

La transaction opérée, nos jeunes gens s’en retournèrent bien vite chez eux, impatients d’expérimenter les sortilèges si chèrement acquis. Il s’agissait de s’oindre chaque jour de deux onguents différents, de boire dès le réveil une cuillère de potion, et de dire au coucher, les jours de pleine lune, une formule magique qu’il est prudent de ne pas révéler ici.

Dans son char implacable, le temps passa pour chacun… Et Pöya, années après années, restait aussi jeune, aussi désirable qu’au moment de sa plus grande beauté tandis qu’Ehplodor se tuait au travail pour rembourser l’argent dépensé chez la sorcière. Chaque soir, malgré sa fatigue, Ehplodor était heureux de retrouver sa femme fraîche et disponible, qui souvent lui disait, non sans malice :

–         Ne trouves-tu pas, mon puissant mari, que ma belle-sœur Ökyva, a vieilli ses derniers temps ?

–         Oui, ma belle épouse, mais Ünam, lui, se porte mieux que moi, car il n’est pas obligé de travailler aussi dur pour rembourser le joaillier !

Pöya devint cependant esclave de son miroir : elle ne cessait de détailler telle ou telle partie de son corps, dénichant un défaut, un méplat, une boursouflure disgracieuse. Comme elle avait un esprit vif et téméraire, elle voulut essayer de déposer sur les parties de son anatomie qui ne répondaient pas à ses critères esthétiques, une goutte de la potion qu’elle devait boire chaque jour. Ce fut un vrai miracle : l’empâtement, la boursouflure, disparaissaient alors aussitôt ! C’est ainsi que Pöya put, sans le dire à son mari, rester toujours très mince, tout en mangeant trop. Lorsqu’elle s’avisait que sa taille s’épaississait, que sa cuisse rebondissait, il lui suffisait de déposer délicatement sur la zone concernée une goutte de la providentielle potion ; elle massait ensuite doucement, et, en un clin d’œil, la peau se tendait, les ondulations graisseuses de sa surface s’évanouissaient !

Mais, si Maître Temps avait accepté de suspendre ses effets sur le corps de Pöya, il continuait d’avancer inexorablement pour elle comme pour chacun. Au bout de 200 ans, le sortilège prit fin. Pöya ne put freiner son appétit et commença de grossir proportionnellement à son alimentation. Sa peau se rida, sa démarche s’alourdit, son caractère devint ombrageux, et elle ne sut plus que faire pour que son époux, fatigué, veuille bien honorer ce qui lui restait de charmes.

Pendant ce temps, le foyer d’Ünam et d’Ökyva jouissait d’une harmonie et d’une plénitude infinies. Chaque année, quand le Printemps faisait éclater les bourgeons, ils couraient, heureux, acheter chez le joaillier sa plus belle coquille d’escargot.

 

***

 

 

Un commentaire sur « Les coquilles d’escargot »

  1. bonne moralité ! Le plus précieux dans l’être humain, est la beauté intérieure, nous sommes tellement dans l’apparence que le paraître prime sur l’être … Merci pour cette histoire. Mes amitiés.

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