Les Roses D’Ünam

Les Roses d’Ünam

 

Le vieux Mouloün s’en allait vers le monde lumineux, serein, après une vie de labeurs et de repos, d’attentes et de soupirs, d’aubes grises et de printemps glorieux. Il partait rejoindre sa chère et jeune épouse qui l’attendait depuis bien longtemps là-haut dans les nimbes bleutées.

Mouloün n’avait aucun remords : il avait élevé ses deux fils vaillamment, sans femme et sans faiblesse, et leur laissait de quoi vivre : deux terres encore inexploitées et l’argent de la vente de son cheptel qui devait couvrir les frais funéraires et les dons aux Déités les plus exigeantes : Théa, Kalo et le terrible Djénoü. Il espérait bien ainsi mettre à l’abri sa descendance pour plusieurs générations.

Comme il était d’usage dans cette lointaine République, tout le district fut invité à la cérémonie d’adieu.

Après que tout ce monde se fût bien sustenté, l’on procéda aux affaires du culte et aux offrandes. Une longue procession crépusculaire se dirigea donc en haut de la montagne pour parvenir, au milieu de la nuit bleue, aux pieds des immenses Déités impatientes de recevoir leurs présents.

Elles furent d’ailleurs très satisfaites cette nuit-là puisque Mouloün n’avait pas lésiné. Djénoü lui-même, grand Contrôleur des pensées, ne put cacher un sourire de satisfaction, qu’il réprima bien vite car sa physionomie devait en toute circonstance inspirer la crainte. La réunion des trois Déités principales se ferait plus tard, pour décider des bienfaits, protections ou épreuves qui seraient dispensés à la descendance du vieillard.

Les 2534 invités, les paupières lourdes mais satisfaits du devoir accompli, s’en retournèrent dans le petit matin luminescent par  forêts, guêts et clairières,  embrumés du sommeil de la Nature. Ils croisèrent çà et là quelques Elfes et Lutins bleus qui s’éveillaient paresseusement sur leurs lits de mousse.

Mouloün avait donc laissé deux fils dans la force et la vigueur de leurs 200 ans – l’on vivait vieux en ces temps anciens, dans ces contrées reculées. L’aîné se nommait Ehplodor, et le second Ünam, nés dans la même année à six mois seulement d’intervalle –  la gestation était courte en ces temps anciens car il fallait peupler rapidement la Terre Mère, impatiente de porter sur son dos immense la multitude des enfants  qu’elle pouvait nourrir. Rentrés chez eux, ils se chuchotèrent dans le creux de l’oreille :

–                Eh bien frère, que comptes-tu faire de notre héritage ? (c’était Ünam qui chuchotait.)

–                Je vais réfléchir frère (Ehplodor chuchotait), et toi, que comptes-tu faire ?

–                Je vais utiliser l’argent qu’il nous reste pour acheter des semences et cultiver ma terre, dit-il en chuchotant.

–                Ünam, tu n’y penses pas sérieusement : les terres de notre vieux père sont par trop broussailleuses, envahies de serpents chanteurs et de poissons sauteurs, qui très vite te mangeront les mollets ! Fais comme moi : réfléchis quelques temps.

–                Non, Ehplodor, fais à ta guise et laisse-moi faire à la mienne ! Dès demain j’irai acheter des semences et les sèmerai la nuit-même : la période est propice car notre Lune est bientôt pleine et éclaire déjà de sa beauté diaphane les vaux et les monts.

–                Vaux et monts attendront bien la prochaine Lune, il est plus sage de réfléchir encore un peu…

Et ils arrêtèrent de débattre, car l’un et l’autre sentaient qu’ils risqueraient bien par finir à élever la voix, ce qui déplairait fortement aux Déités. En effet, dans ces contrées lointaines, en ces temps reculés, l’on entendait sans cesse dans la nature, au sommet des hauts arbres, dans le creux des chemins, au-dessus de l’eau des rus, le murmure des Dieux qui n’aimaient pas que les voix humaines les couvrissent.

Ünam, dans le secret de sa couche, ne parvenait pas à dormir : il n’était pas cultivateur et depuis des temps immémoriaux sa famille se consacrait à l’élevage des Tortues ( pour la beauté et la solidité de leur carapace : on en faisait de magnifiques récipients servant aux tables de fêtes),  des coccinelles ( qui servaient à combattre les parasites des cultures maraîchères), et des  guêpes-maçonnes ( élevage dangereux mais très lucratif pour la perfection du matériau qu’à base d’argile elles fabriquaient pour bâtir leur habitat)… mais à l’agriculture, non, jamais aucun ancêtre du fier Mouloün ne s’était risqué ! Mais le vieux père avait voulu, avec la sagesse du patriarche, en vendant à prix d’or  ses 5000 tortues, 50.000 coccinelles et ses 500.000 guêpes-maçonnes, insuffler un esprit novateur et le goût d’entreprendre à ses deux fils.

Voici donc notre Ünam courageux mais inquiet, tordu dans sa couche froissée, et voici son frère Ehplodor, innocent et splendide, qui puise dans son sommeil tranquille les forces nécessaires à sa grande réflexion.

 

Aujourd’hui, c’est le grand jour de la germination des semences et tout le district assiste à la sortie de terre des jeunes pousses céréalières. C’est qu’en ces temps anciens la végétation naissait tout d’un coup et telle graine qui dormait dans son écrin d’humus, devenait dans la durée du jour une plante fière, à la tige tendue au grand soleil. Tout le pays se trouvait ainsi recouvert en quelques heures d’une foisonnante et dansante verdure sous les Zéphyrs printaniers. Aux sons de belles musiques jouées par les Déités sur leurs instruments célestes jeunes et vieux foulaient leur terre renouvelée en d’interminables et joyeuses farandoles.

Mais Ünam ne s’est pas joint aux festivités et attend, anxieux, que naissent ses semences.

Maintenant, le jour est bien avancé et, sur son aire, seulement quelques épis épars, pauvres et peu chargés. Sur le bord du champ désolé,  Ünam est un pauvre homme au cœur amer, tandis que sous les bosquets Ehplodor court encore en farandole après de joyeuses et sémillantes jeunes femmes. Dans sa course folle, il trouve le temps de lui lancer :

« Je te l’avais dit frère Ünam, mieux vaut réfléchir avant d’agir ! Viens, viens donc te joindre à nous et trousser les fameux jupons, au lieu de te lamenter sur tes sillons ! »… Et chacun lui cria de même (car c’était une des rares occasions de l’année où l’on pouvait parler et chanter haut sans craindre de couvrir la voix des Dieux, tout occupés à jouer de leurs instruments célestes).

Quand la nuit fut revenue et que tout le pays eût retrouvé paix et silence, chacun se remit à chuchoter.

–                Je te l’avais dit frère Ünam, chuchota Ehplodor, nous n’avons jamais été des cultivateurs !

–                Peu me chaut, frère Ehplodor, je continuerai : puisque les céréales ne veulent pas pousser sur mon champ, dès demain je cours au marché acheter des semences légumières.

–                Pffuu ! A ta guise, moi, je préfère réfléchir encore.

 

Mais, cette fois encore Ünam n’eut pas la faveur des Dieux et, si quelques plants de tomates donnèrent, ce ne fut  que de toutes petites tomates, ressemblant à des cerises, et dont personne ne voudrait ; si les plants de carottes eurent quelques belles racines, elles furent  blanches et amères (on ne les baptisa que beaucoup plus tard sous le nom de « navet » lorsqu’on s’aperçut, qu’associées à d’autres légumes, elles pouvaient faire de délicieux potages) ; si les plants de patates douces eurent de gros tubercules, ils étaient dépourvus de sucre et avaient la chair pâle (ce furent les « pommes de terre », avec lesquelles l’on se réconcilia des siècles plus tard)… bref, il fallut brader encore le fruit de tout ce labeur, sous les ricanements du dilettante Ehplodor en pleine réflexion.

 

Au bout de quatre Printemps frissonnants, de quatre étés poudreux, de quatre automnes rougeoyants et de quatre longs hivers, blancs et soyeux, Ünam désespérait : après les céréales et les légumes, il avait tenté les vergers, puis les lentilles, les pois-chiches et autres haricots… sans résultat.

 

Un beau matin, Ünam se promène dans son champ dévasté, et aperçoit au creux des sillons de toutes petites pousses inconnues. Intrigué, il comprit que les graines qui nourrissaient ces jeunes pousses étaient enfouies tout au fond  de la terre et que ses labours répétés et de plus en plus profonds avaient fini par les faire germer. Il leur avait donc fallu plus de temps pour éclore et grandir à la lumière. Il décida de rester dormir au bord de son champ, d’attendre et de se tenir coi.

Quelle ne fut pas sa surprise, au petit-matin, de découvrir sa terre chérie recouverte des plus belles fleurs qu’on eût jamais pu admirer ! Du rouge, du rose, du blanc éclatant, des jaunes glorieux et de flamboyants orangers ! Et quelles douces et ineffables fragrances dansaient maintenant dans l’air léger du Printemps !… Ünam en pleurait de joie tant était somptueuse sa terre, tant ces fleurs, nées de buissons pourtant épineux, déversaient sur tout leurs reflets irisés…

 

On les nomma  d’abord « Roses  d’Ünam », car elles avaient gardé un peu de rosée dans la fraîcheur de leur corolle, puis le prénom se perdit et elles devinrent « roses » tout simplement.

 

Ünam prospéra ; Ehplodor, feignant de continuer de réfléchir, vivota plus ou moins à ses crochets, car les Déités avaient été clémentes pour toute la descendance du vieux Mouloün, se souvenant des magnifiques offrandes dont elles avaient pu jouir la nuit de ses mémorables funérailles.

 

Voici, chers lecteurs, le début du conte. A vous de méditer et d’en sentir les messages  au fond de votre cœur : car ce sont bien les profondes méditations de mon Grand-Père qui les ont inspirés. Et, si vous le désirez,  partagez-les par vos commentaires !

 

 A suivre…

 

 

 

 

 

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