Ariane ou le sens de la vie-3

 

Ariane ou le sens de la vie – 3

 

Laissons Ariane profiter de ses joyeux ébats avec Dionysos  – car il faut bien que jeunesse se passe -, et penchons-nous sur notre psyché et ce qu’elle peut nous offrir comme matériel susceptible de donner un sens à notre vie : nos affects et plus largement notre vie intérieure. Et c’est là, vous vous en doutez, que la méditation du cœur peut prendre tout son sens.

Sens et affects

Notre affectivité se nourrit des relations que nous tissons avec notre prochain. Des études californiennes (Karen de Vogler et Peter Ebersole, cités dans Psychologie Positive par Jacques Lecomte) ont montré que plus les individus entretenaient des relations affectives positives (familiales, amicales, sociales), plus ils ressentaient de bonheur, mieux ils faisaient face aux coups du sort, et moins ils se suicidaient. Nous avons là la vertu essentielle du Lien, qui est bien la constante la plus étonnante, la plus prégnante, la plus universelle de la Nature. Le lien, c’est la Nature, ou mieux : la Nature, c’est le lien.

Ce lien est bidirectionnel qui va, nous venons de l’envisager,  vers l’extérieur de nous (mais l’extérieur est-il aussi extérieur que nous le présumons, et ne faisons-nous pas partie d’un Tout qui nous imprègne et nous nourrit ?), et en même temps vers l’intérieur de notre être : c’est la fenêtre grande ouverte sur notre vie intérieure.

Sens et vie intérieure

La psychologue Saïda Mekrami, et beaucoup d’autres, soulignent le conflit entre notre vie intérieure, souvent occultée, mise à l’écart, bridée, et ce qui nous attire sans cesse à l’extérieur : sollicitations tous azimuts, affairisme, compétitivité,  loisirs passifs, consumérisme… Et j’en passe, car vous comprenez bien de quoi il s’agit.

Mais notre être intérieur, celui qui essaie de nous parler, humble et lumineux, calfeutré dans un coin de notre Conscience, un coin de notre cœur, quand prenons-nous le temps de lui accorder la place qu’il mérite dans notre vie, nos décisions ? Quand prenons-nous le temps d’ouvrir avec lui un dialogue qui nous mettra de fait sur la voie de notre réalisation ? Quand ouvrirons-nous ce regard intérieur et accepterons-nous de nous laisser guider par la Lumière qu’immanquablement il découvrira ?

Une des réponses possibles est tout à fait simple et naturelle : pendant le temps de nos méditations. Accordons ne serait-ce qu’un 24ème du notre temps à ce regard intérieur et notre vie en sera forcément transformée, prendra un sens, même si nous n’en comprenons pas le mécanisme exact. Est-il bien utile d’ailleurs de comprendre ce qui se passe pendant notre méditation pour en vivre les effets bénéfiques ? Avons-nous besoin de savoir où et comment commencent les battements de notre cœur pour lui permettre de continuer à battre et à nous faire vivre ? Notre cœur bat parce qu’il en va de sa nature de battre, la méditation nous guide et nous réconforte parce qu’il en va de sa nature de nous éclairer sur notre vie.

La méditation n’est pas une réponse à une question, elle est découverte et acceptation de ce qui est. Elle est Connaissance.

Et le grand Nietzsche, validant avec enthousiasme les théories positives de Spinoza sur la vie et la joie, nous éclaire. Voici, en résumé :

Devant l’expérience de la souffrance, deux attitudes principales se distinguent :

–      Celle de « l’homme tragique », volontaire, meneur, qui dirige sa vie avec force et énergie et ne laisse pas le doute l’envahir. Il peut être qualifié d’ « actif primaire », jamais abattu, toujours en lutte et en action. Cet homme veut rendre la vie congruente à ses désirs.

–      Au contraire, l’attitude de l’ « homme passif », découragé par son sort, nourrissant rancœur, ressentiment envers ses semblables et la vie en général. Cet homme à la volonté insuffisante pourra se consoler  dans l’hypothèse d’un Au-Delà, prometteur d’apaisement.

 

Mais Nietzsche, entre ces deux profils peu satisfaisants,  nous ouvre  la perspective du « Surhomme » à venir : « un nouvel être actif et léger qui, tel le papillon émergera de sa chrysalide… ». C’est ainsi qu’il donne corps à son prophète Zarathrustra et propose de « ne rien vouloir d’autre que ce qui est […] ne pas se contenter de supporter l’inéluctable […] – mais l’aimer… ».

Nous sommes là en présence du grand Oui à la vie, la préférence de la vie à la mort, pour ce qu’elle peut nous apporter, à savoir joie et souffrance, pour nous faire grandir et raffermir ce que Spinoza appelle notre «  puissance d’agir », et la joie inhérente qui en découle. Camus abondera plus tard dans ce sens en nous livrant son vibrant message : « Le monde est beau, et hors de lui point de salut (…) ce chant d’amour est sans espoir et naît de la contemplation…»… Contemplation-méditation, vous saisissez ?

Et Ariane ?

Ariane ne le savait pas à l’époque, mais elle est l’héroïne nietzschéenne par excellence : elle représente cette volonté d’acquiescement, ce Oui à la vie plutôt qu’au renoncement. En épousant Dionysos, elle épouse l’affirmation, l’action, la vie, plutôt que de se laisser engloutir par la déception et le chagrin infligés par l’abandon… D’ailleurs, y a-t-il vraiment eu  abandon ? Thésée a-t-il oublié son serment d’épousailles ? Certains auteurs veulent lui rendre justice : une terrible tempête s’est déclarée tandis qu’il tentait de s’approcher de l’île où Ariane se faisait bronzer. S’il l’a bien vue, de loin, avec son petit maillot de bain et ses lunettes de soleil, les flots déchaînés l’ont empêché d’atteindre sa belle…  Je suis bien certain qu’il a pu se consoler dans les bras d’une autre !

Soyons sérieux – mais le Cormoran a-t-il cessé de l’être ? -, le sens de la vie ? C’est la vie elle-même, sa contemplation, son acceptation. C’est la Lumière où nous immerger pendant nos méditations, c’est le lien avec ce qui nous entoure et ce qui nous habite, c’est l’émerveillement de se sentir vivant, y compris dans l’épreuve. C’est la confiance dans ce qui est, et c’est suivre ce chemin que nous inventons sous nos pas, en ayant l’intuition qu’il nous mène quelque part, même si cet endroit se dilue dans l’Infini.

2 commentaires sur « Ariane ou le sens de la vie-3 »

  1. oui, vous répondez at the question, et ce que vous dites se rapproche de ce que Frédéric Lenoir écrit dans son livre « la puissancede la joie ». Quelle bouffée d’air pur et frais, quelle belle invitation à la méditation et surtout à la prise de conscience de l’importance de pratiquer régulièrement, je dirai au quotidien pour rester dans la sérénité qu’elle procure. La suite je la découvrirai peut-être dans le temps …. en continuant … merci et encore merci,
    françoise

    J'aime

    1. Merci Françoise pour votre commentaire bienveillant, je m’aperçois aujourd’hui seulement que je pouvais y répondre !
      J’ai revu hier mon article sur » Ariane et le sens de la vie » en vue d’une publication prochaine dans certains magazines francophones et anglophones et chose curieuse, en écoutant juste après France Culture, le sujet était le  » grand oui  » à la vie de Nietzsche !… qui corroborait aussi mon dernier texte sur « les petits hasards  » que je viens de mettre en ligne !
      Je vous souhaite une belle journée,

      Yves

      J'aime

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