La fête des Présentations

La Fête des Présentations

 

Voici chers lecteurs un nouveau bout d’histoire que mon grand-père, le Vieux Cormoran, me racontait entre deux méditations. S’y glissaient, comme toujours dans ses histoires,  bien des leçons de vie, des vertus qu’il prônait et qu’il essayait de me transmettre. Et lorsque je lui demandais comment il les avait acquises, d’un bout d’aile,  il me montrait son cœur…

« En ces temps anciens, dans ces contrées reculées, au sein de cette vaillante République, il ne se passait pas une semaine sans que l’on fêtât telle noce, tel baptême, le début des moissons, la fin des vendanges, ou même la chute de la dernière feuille d’arbre que la déesse Automne prenait un malin plaisir à garder le plus longtemps possible, accrochée sur cet ancien orme au milieu de la Forêt des Ombres et des Lumières.

L’on comprend aisément la motivation qui poussait Automne à laisser suffisamment de sève dans cette feuille : aimant la vie dans ces contrées verdoyantes, elle rechignait tout simplement à abandonner la place au rude dieu Hiver et ne cédait à ses assauts glacés que lorsqu’elle ne supportait plus la bise du nord, le gel de la rosée, le durcissement de la terre et le retrait trop  tôt dans l’après-midi de la déesse Lumière. Alors, toute engourdie et pleine de regrets, Automne s’en allait aussi pour un long sommeil de plusieurs mois… Ainsi en allait-il, année après année : le fougueux dieu Printemps chassait Hiver à son tour, gonflant les cours d’eau et faisant éclater les bourgeons. Puis Eté, réchauffant les sèves, gorgeait les fruits de ses sucs délicieux, faisait monter les blonds épis et sécher les chemins creux, avant qu’Automne, rougie par son long sommeil aux soleils d’Eté, ne réclamât un peu plus d’eau, un peu moins de chaleur. Non, décidément, la grande déesse-mère Saison ne parvenait pas à mettre d’accord ses quatre diables d’enfants ! Mais imaginez cependant ce que seraient devenus tous les êtres qui vivaient déjà dans ces temps anciens, si, par une funeste manœuvre, l’un ou l’autre d’entre eux avait réussi à prendre le pouvoir ! Saison aurait certes eu la paix dans sa marmaille mais ces vertes vallées seraient vite devenues stériles et hostiles à toute vie.

Or donc, si les fêtes allaient bon train, il en était une qui excitait tout particulièrement nos joyeux habitants du district : la Fête des Présentations.

Il s’agissait de réunir en une fois tous les jeunes gens que l’Amour commençait à tourmenter, afin de les calmer. C’est que peu se souviennent de l’agitation et du tumulte que ces jeunes de 150 ans environ, bel âge pour s’accoupler, imposaient à leurs parents : ils couraient en tous sens, ne dormaient ni la nuit ni le jour, mettaient un indicible désordre partout et surtout ne parvenaient plus à chuchoter, ce qui immanquablement irritaient l’ouïe sensible des Déités et risquait de les impatienter. Bref, il fallait  marier au plus vite cette génération et l’organisation d’une Fête des Présentations était le moyen idéal inventé par leurs sages aînés.

Mais, afin que le sang puisse se renouveler, la fête réunissait chaque année au moins quatre districts voisins, et chaque district tour à tour était en charge de l’organiser. Je vous laisse à penser les trésors d’invention, d’originalité, les prouesses culinaires que chaque comité avait à cœur de mettre en œuvre pour faire de sa fête la plus belle, la plus joyeuse et offrir la plus prometteuse  rencontre à ces tout jeunes centenaires.

Ainsi donc, afin de mieux comprendre les deux couples, je voudrais vous raconter comment Ökyva et Pöya, deux jolies jeunes filles du district des Enchantes ont porté leurs regards sur Ünam et son frère Ehplodor.

C’était la 253ème Fête des Présentations et le district des Enchantes était justement cette année-là en charge de son organisation. Parmi les districts voisins invités avaient été choisis celui de Chantebise, du Pont-des-Couleurs et des Vents-Farceurs. Ce dernier, vous l’avez compris, portait très bien son nom et ce n’était pas une petite gageure que d’inviter ses habitants qui, disait-on, étaient aussi rapides qu’inventifs pour dérouter, emberlificoter, se moquer et s’amuser de mille manières aux dépends de leurs voisins… Mais, qu’à cela ne tienne, ils avaient aussi la réputation bien méritée d’une excellente santé, d’une humeur toujours gaie et faisaient donc d’excellents époux et épouses, tant il est vrai que l’humour nous sauve de la paresse et de l’ennui !

Ehplodor et Ünam venaient, eux, de Chantebise, célèbre pour son vent musical : à chaque fois qu’il soufflait, en raison de la géographie compliquée des ces lieux, le vent créait en se faufilant dans des gorges étroites, en s’engouffrant dans des cirques profonds, en courant en tous sens entre des arbres gigantesques, une musique puissante et sans cesse nouvelle, agréable aux oreilles de Mélodia,  déité souveraine de Chantebise.

Que dire du Pont-des-Couleurs ? Il tenait son nom d’un grand arc-en-ciel, tendu depuis l’éternité et  enjambant largement tout le district. Ce n’était pas une chose commune que de se promener dans cette région : hommes et bêtes, champs et rivières, tout y était coloré  des reflets irisés de l’arc-en ciel. Ainsi, le voyageur ou même le simple promeneur se voyait-il en bleu, puis en indigo, après les couleurs feu du spectre qu’il avait traversées. Il était aussi remarquable qu’à chaque couleur dominante correspondait une atmosphère particulière : dans le jaune, tout le monde était joyeux, riait pour des riens, l’orange favorisait le travail, tandis que dans le rouge les passions prenaient toute leur intensité ; à telle enseigne que si tel couple se sentait menacé par la routine, il allait se refaire une jeunesse et un regain d’ardeur dans quelque cabane du domaine rouge.

Dans les bleus et les verts, c’est le calme et la réflexion qui dominaient : vivaient là des philosophes, des artistes, des écrivains et autres poètes. Plus on allait vers l’indigo et le violet, plus les pensées étaient élevées et se rapprochaient des préoccupations des Déités : communier avec la nature, élever son âme dans d’ineffables extases spirituelles, entendre l’unisson des cœurs lors de profondes méditations et percer ainsi les secrets immémoriaux de la Connaissance, voilà ce qu’on faisait dans le violet.

Chacun comprendra maintenant quel équilibre régnait dans le district du Pont-des-Couleurs : ses habitants n’avaient qu’à se déplacer d’une couleur vers une autre, rester peut-être plus longtemps là plutôt qu’ailleurs en fonction de ses besoins du moment.

Mais Ökyva et Pöya vivaient aux Enchantes et, cette année-là, étaient bien décidées à trouver un mari à la hauteur de leurs espoirs. C’est qu’aux Enchantes régnait l’espérance. Chaque habitant avait la faculté de se projeter dans un avenir bon et conforme à ses vœux les plus chers. Tant il est vrai que penser est déjà la moitié du faire, la réalisation des vœux des Enchantés – les habitants des Enchantes – étaient le plus souvent exaucés. Comme nous le verrons au fil de ce récit, tout à fait fidèle à la réalité des faits qui se produisirent dans ces contrées lointaines, en ces temps reculés, les vœux d’Ökyva et ceux de Pöya étaient très différents et, dès lors, les moyens mis en œuvre par chacune pour trouver mari n’avaient rien de commun.

Ökyva s’est préparée ce jour-là avec un soin particulier et s’était baignée à la rivière : pour ce grand jour, elle s’était voulue simple, pure et naturelle, persuadée qu’elle rencontrerait ainsi plus sûrement l’homme qui partagerait sa vie. Elle se sentait belle, sereine et lumineuse.

Pöya, elle aussi, avait pris un soin particulier pour séduire son homme : elle avait voulu souligner encore, par mille artifices de toilettes et de coiffure, les atouts très visibles que la Nature lui avait prodigués. Il ne lui suffisait plus, pensait-elle, que de chalouper sa démarche, d’onduler des hanches et d’arborer un sourire éclatant pour accrocher à l’hameçon de tous ses charmes un jeune et puissant amant.

Or donc, voici Pöya, crinière au vent. Elle veut  un mâle haut de hanche, galbé de mollet, large d’épaules. Elle trouva tous ces attributs réunis miraculeusement chez Ehplodor et fit mine de se fouler la cheville sur un caillou. Ehplodor vint à son secours et le frisson qu’ils ressentirent tous les deux scella leur union. Le massage de la cheville douloureuse ne fut qu’un préambule à bien d’autres caresses…

Ökyva, elle, commençait à trouver le temps long : toute cette agitation, ce vacarme, lui tournaient la tête. Pour tromper l’ennui, elle s’alla promener au bord de la rivière et s’alanguit allongée sur l’argile tiède. Elle y rencontra Ünam, qui s’ennuyait aussi.  Elle rougit, bafouilla quelque excuse tandis que lui, grand nigaud,  semblait avoir tout bonnement perdu sa langue. Au bout d’un moment, ayant recouvré ses esprits, Ökyva le considéra et, comme il n’avait toujours pas dit un mot, elle le crut bel et bien sourd ou muet, ou peut-être les deux.

Il me faut ici ouvrir une parenthèse. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en ces temps reculés, en ces contrées lointaines, le peuple d’En-Bas, pour plaire aux Déités, ne se permettait pas d’élever la voix : chacun chuchotait. Or, il se trouve que certaines familles, voire même des tribus entières, voulant s’attirer tout particulièrement les bonnes grâces des gens d’En-Haut, ne s’autorisaient aucune parole, aucun mot. Ils croyaient ainsi pouvoir se distinguer du commun des mortels et mériter récompenses. Or donc, les enfants nés dans ces familles n’entendaient que très tardivement le son des mots ; il leur fallait pour cela sortir de leur milieu et écouter, bien souvent sans les comprendre, le langage des uns et des autres, véritables mécréants aux dires de leur parenté. Ils se voulaient « intègres » et n’étaient que retardés !

Vous comprenez mieux maintenant quelles furent les supputations d’Ökyva  qui crut tout d’abord avoir à faire à un de ces muets, un de ces « intégristes » comme ils se nommaient eux-mêmes. Heureusement, au bout de longues minutes, Ünam violenta sa timidité et put articuler quelques mots maladroits mais non dépourvus d’intelligence.

Dans le secret de son cœur, Ökyva comprit très vite qu’Ünam était celui qu’elle attendait. Ils parlèrent, parlèrent, par moments rirent, mais à la fin du jour se quittèrent les yeux humides. »

 

A suivre…

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s