L’expérience d’Ünam, suite

L’expérience d’ Ünam, suite

 

Voici ce qu’en substance Ünam narra à son frère Ehplodor :

– Ô mon cher frère,  si je pouvais te décrire ce que je viens de vivre ce soir !… Mais les mots trahiront forcément la douceur, la grandeur, l’ineffable béatitude où je me suis trouvé plongé. Je vais tenter néanmoins de te peindre à l’aide de mes pauvres paroles ce que mon âme ou mon cœur, je ne sais, a vécu jusqu’au moment où j’ai entendu tes pas dans la cour. Si tu as été celui qui m’a extrait des profondeurs de ma conscience, je te sais gré toutefois d’en être le premier témoin. Ce soir donc, comme chaque soir, je débutai mes exercices par d’amples respirations, en conscience, en prenant soin de bien ressentir l’air pénétrer ma bouche et descendre jusqu’au fond de ma poitrine. Ce soir, justement, l’air était particulièrement doux et léger, l’as-tu remarqué Ehplodor ?

–   Ma foi, non, j’étais aux champs et j’ai travaillé dur, bien mangé et dormi pendant ma sieste aux côtés de Pöya. Et puis comme je souffrais du dos, je lui ai demandé d’appuyer ses mains sur moi, et puis, alors, c’est bien normal …

-… Oui, oui mon frère, je sais, tu as déjà eu maintes occasions de me raconter ce que ta nature exigeante te procurait comme plaisirs … Je te disais donc que, ce soir, l’air était particulièrement léger, et tout, autour, me semblait gonflé de quelque chose de doux, de profond, comme de l’Amour dans l’air que les Déités auraient diffusé sur tout le district, comme si les choses et les êtres étaient tous reliés, ne faisaient qu’un, unis dans je ne sais quelle volupté tranquille et universelle…

–   J’ai un peu de mal à te suivre, Ô mon frère, mais je veux bien que tu poursuives car tu sembles en avoir besoin. Ne sois pas trop long s’il te plaît car Pöya m’attend et serait fâchée de me voir tarder : tu la sais jalouse comme une panthère !  L’autre jour, j’en ai rencontré une qui…

–   Oui, oui, d’accord, je poursuis, afin que tu puisses rentrer retrouver ta bien-aimée qui saura, elle, te parler d’un langage plus charnel, j’en suis sûr. Mais ressers-toi donc de ces savoureux mets qu’Ökyva a préparé avec amour… Je me suis donc étiré en tous sens, respirant profondément et lentement, et prenant des postures que, peu à peu, j’ai découvertes à force de pratiquer ; elles sont, je te l’assure très bénéfiques pour effacer la lassitude, dynamiser l’organisme et vider sa tête de toutes les tensions accumulées dans la journée… Mais pardonne-moi,  j’ai interrompu mon récit !…  A la fin de mes exercices, que je puis te nommer toutefois rapidement car je leur ai trouvé des noms très suggestifs : ce sont « la chevauchée sur la mer », « la brise de Printemps », « la cascade silencieuse », « le vent dans les ramures », « les… », mais, bon, je m’arrête là car je sens poindre ton impatience ! J’avais donc terminé tranquillement mon enchaînement et goûtais encore un peu la douceur du soir qui m’enveloppait, le froufrou des lucioles qui étaient venues particulièrement nombreuses autour de moi ce soir, sans que je sache pourquoi. Je me suis allongé à même les dalles encore tièdes de la chaleur du jour et j’ai laissé mon esprit vagabonder. Je ne sais si j’ai dormi mais je suis sûr d’avoir perdu conscience quelques instants car, lorsque j’ai retrouvé mes esprits, c’était pour sentir en moi une onde puissante m’envahir tout entier. Très surpris et un peu craintif de ce que je ressentais sans pouvoir vraiment l’identifier, je me suis rassis en tailleur et j’ai repris instinctivement la position que j’affectionne particulièrement, le dos et la nuque bien droits, les yeux toujours fermés, les jambes repliées l’une sur l’autre, les mains posées sur les genoux. C’est ce que j’appelle « les racines et le tronc », position qui me laisse toujours une impression de plénitude et d’équilibre dans tout le corps. Une fois mon corps redressé et ainsi stabilisé, j’ai voulu écouter plus attentivement ce qui se passait en moi. C’était quelque chose de doux et de puissant, comme une main immense au fond de moi qui voulait fouiller mon cœur, encore et encore, sans que je puisse vraiment lui résister. J’ai eu l’impression au bout d’un moment, mon cher frère, que c’était la main-même d’une Déité pleine d’Amour, ou bien son souffle. J’en étais tout étourdi et ne sais combien de temps cela a pu durer. Un peu effrayé  tout d’abord, comme je te le disais tout à l’heure, je me suis progressivement habitué à cette présence en moi et j’ai fini par la savourer comme quelque chose de précieux, comme une bénédiction du monde plus lumineux, comme la voix de toutes les Déités réunies, et  qui résonnait en moi de toute éternité… et puis j’ai entendu tes pas et je… Mais Ehplodor, tu m’écoutes, dis ?… Mais tu dors !…  Ehplodor, mon frère, tu ne m’as pas entendu ?…

Ehplodor, très ennuyé par le récit incongru d’Ünam, s’était effectivement laissé emporter par un petit somme indifférent, et fut un peu confus, une fois revenu à lui, de n’avoir pas accordé aux propos de son frère toute l’attention que celui-ci avait espérée.

– Pardonne-moi, mais ton histoire me semble un peu incompréhensible : je crois que tu as fais un rêve tout simplement et il n’y a pas de quoi en faire une telle aventure ! Moi, cette nuit, j’ai rêvé que je me battais contre un lion et que je le terrassais sous les yeux admiratifs de sa lionne… Tu vois, c’était tout de même extraordinaire et je n’aurais même pas pensé à t’en parler !

Ünam, devant tant d’indifférence et d’incompréhension, préféra renoncer. Mais quelque chose dans son cœur était changé, comme illuminé de l’intérieur, et il se promit qu’il essaierait encore de ressentir ce grand  et beau vertige  au fond de sa conscience.

Ökyva, sa chère âme-sœur, aura, il le sait, une oreille plus attentive à son expérience et ensemble ils pourront sans doute la partager au fil des jours…

 

 

 

***

 

2 commentaires sur « L’expérience d’Ünam, suite »

  1. Ton texte démontre bien qu’il y a beaucoup des personnes terre à terre et d’autres qui ont besoin de chercher « l’invisible », d’entrer en soi …. Merci ! Bises Claudine

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