Le jardin-fin

Nous déambulions donc gentiment tous les trois dans le beau jardin, moi sautillant sur mes deux pattes, mon nouvel ami Tom très absorbé par les paroles de Babuji, avec sa canne, sa barbichette,  ses mains qui dansaient en accompagnant sa voix et ses grands yeux noirs, pourtant si lumineux.  De temps à autres il s’arrêtait, s’interrompait, semblant écouter quelque chose à l’intérieur de lui, puis repartait avec plus d’allant. Je n’ai pas de mots pour décrire l’impression de paix, de beauté, de légèreté, de joie aussi, qui se dégageait de ce jardin enchanteur. Nous étions dans un autre monde, pourtant tout était bien réel, semblait plus réel même que la réalité commune hors de ces vieux murs. Baignés dans cette atmosphère, nous étions comme guéris de tout questionnement, de toute tension, et pourtant étonnés de nous  ressentir chez nous, un chez nous que nous aurions toujours connu et que nous avions enfin rejoint !

 » – Voyez-vous mes amis, j’ai pris grand soin de ce jardin, et il continue à s’embellir chaque jour. En fait, je ne me lasse pas de le contempler et maintenant il semble tout à fait autonome : au fil des saisons, les plantes poussent seules,  sèment leurs graines et s’éteignent doucement sans faire de bruit, comme si elles se retiraient de ce monde, leur mission accomplie. Elles laissent après elles leur descendance, qui sera au moins aussi belle qu’elles le furent elles-mêmes. Et moi, je regarde, j’observe, j’admire : je contemple. Pourtant, au tout début, si vous aviez vu cet endroit ! Une aire touffue, épineuse, inhospitalière, peuplée d’herbes folles et d’arbres en souffrance. Cela ne manquait pourtant pas de beauté, la beauté des origines peut-être, de la  nature sauvage… mais où règnent la loi du plus fort, les luttes sans merci pour s’approprier le territoire. J’ai vite deviné que j’avais  pourtant là un potentiel, et je me suis mis au travail. J’étais jeune et je suis bien heureux d’avoir entrepris ce grand chantier alors que j’étais encore en pleine possession de mes forces.

Au début, j’ai fait pas mal d’erreurs : j’ai voulu semer, planter, en fait encombrer plus encore cet espace qui ne demandait qu’à être élagué, éclairé par plus de lumière. Evidemment, les résultats furent plutôt décevants ! Mes plantations et mes semis ont vite dépéri et je me suis senti plus d’une fois découragé. Mais je replantais, j’arrosais, essayais d’autres espèces, d’autres endroits. Rien n’y fit. C’est alors que l’évidence s’imposa : au lieu de planter il me fallait premièrement débroussailler, au lieu d’ajouter, il me fallait d’abord enlever, en un mot : nettoyer. Simple logique de la nature me direz-vous, mais les choses les plus évidentes sont parfois celles que nous distinguons le moins dans nos vies. Par impatience j’avais manqué l’étape première de mon grand projet : le nettoyage. Car la Lumière a besoin d’espace pour se déployer.

Alors, patiemment, mais résolu et confiant, j’ai entrepris de nettoyer  l’aire qui devrait devenir mon jardin. Il m’a fallu couper, désherber – avec parcimonie et pertinence -, tailler, labourer, creuser, protéger certains rameaux, en guider d’autres, enlever des pierres,  en fait ordonner au mieux cet espace… puis laisser reposer tout cela que j’avais malmené afin peut-être, comme je le sentais intuitivement, de pouvoir redonner confiance à la végétation restante.  Puis j’ai de nouveau semé, irrigué, planté au gré de ma fantaisie et de mon inspiration. Voici, maintenant, vous parcourez  ce jardin qui vous accueille dans toute son exubérance, qui mêle pour nous ses fragrances, nous dévoile ses ombrages secrets  et nous baigne dans sa lumière. »

Sur ce dernier mot Babuji repart de son rire enfantin, puis se tait. Nous finissons, silencieux, notre promenade dans le murmure de la nature tout autour.

Babuji s’est assis devant sa porte, paupières mi-closes et Tom s’est assis aussi. J’ai replié mes pattes sous mon ventre. Au bout d’un moment nous avons fermé les yeux.

 

 

 

***

 

3 commentaires sur « Le jardin-fin »

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