Les deux ailes de l’oiseau

Les deux ailes de l’oiseau

 

La nuit s’est doucement retirée dans l’or bleu du petit jour et, déjà, mes ailes s’impatientent, je m’élance comme si je voulais atteindre ce lointain coloré à l’Est de l’horizon. Je tourne, je vole, m’élève et fonds sur l’écume, je m’amuse avec les éléments, plein de l’énergie nouvelle du matin. En longeant les falaises, j’aperçois Grand-Père, immobile sur sa plateforme : il médite. Je sais que dans un moment, un peu plus tard pour ne pas déranger sa méditation, j’irai lui dire bonjour ; peut-être m’expliquera-t-il encore une fois un de ses secrets de vie.

  • Approche que je te voie mieux ! je t’ai vu voler, tu voles comme les jeunes cormorans, comme je volais moi-même à ton âge. Pas d’économie, l’impulsion du moment, ici, puis là, en haut, en bas. Que d’énergie ! Tiens, viens près de moi et si tu veux bien, regardons les autres voler, observons-les avec attention. Que vois-tu ?
  • Grand-Père, je vois qu’ils sont nombreux, qu’ils ont faim, qu’ils volent pour pêcher.
  • Prenons-en un en particulier, tiens celui-là si tu veux bien, qui a de grandes ailes, d’une envergure  peu commune. Que vois –tu ?
  • Oui, je l’avais déjà remarqué : il est magnifique.
  • Observe-le bien.
  • Je comprends qu’en ce moment il semble vouloir se diriger vers cet îlot en face de nous.
  • Et tu ne remarques pas quelque chose de particulier dans sa trajectoire ? ( Grand-Père, il est comme ça, il pose toujours des questions pour que je puisse découvrir seul la réponse ).
  • Ah oui, il n’y va pas directement, il corrige son cap souvent… c’est peut-être le vent, des courants contraires là où il est.
  • Il n’y a pas de vent aujourd’hui, l’air est calme comme au premier jour !
  • Attends, je vois qu’il a du mal à voler droit : son aile gauche semble plus faible.
  • Et alors ?…
  • Il est peut-être blessé ?
  • Peut-être bien oui. Mais voici ce que nous pouvons en conclure : pour voler droit vers un but, pour jouir d’un vol efficace, il faut que nos deux ailes soient équilibrées, n’est-ce pas ?
  • Equilibrées… oui, c’est sûr !
  • Sinon ?
  • On tourne en rond.
  • C’est bien ce qui arrive à notre beau cormoran, regarde, il est obligé de déployer plus d’efforts et, dès qu’il se relâche, il a tendance à dévier sa trajectoire, comme ça doit être fatiguant ! Vois-tu mon petit, qui veut voler bien et loin doit pouvoir mettre autant de force dans ses deux ailes.  (Je vois qu’il doit avoir une idée derrière la tête parce de son bec il se gratte l’aile gauche, c’est un signe). Et  donc ?…
  • Ben…
  • Appliquons cette idée d’équilibre de nos deux ailes dans notre vie. Nous vivons une vie dans le monde physique : nous pêchons, mangeons, nous nous amusons avec les vagues et les vents, et… nous réfléchissons, ressentons, apprenons : c’est le monde spirituel qui donne un sens à notre vie, qui nous fait entrevoir un but, des réponses provisoires à nos questions. Disons qu’une aile de notre existence assure notre subsistance dans le monde matériel, tandis que l’autre nous fait avancer dans le monde spirituel. La première nous permet d’accéder à la connaissance des lois du monde physique et de nous y adapter, la deuxième nous ouvre la voie de la connaissance spirituelle.  C’est cela l’équilibre de notre vie, cela qui nous fait avancer droit : lorsque nos deux ailes sont égales.
  • La connaissance spirituelle, tu peux développer ?
  • Mon petit, regarde, que vois-tu ?

Je regarde : je vois la mer encore grise et jaune à cette heure matinale, miroir du ciel vide, je vois les falaises vertigineuses (mais nous autres cormorans ne connaissons pas le vertige), l’herbe rase sur les îlots, l’horizon incertain…

  • C’est bien beau, bien rassurant.
  • Rassurant, c’est aussi cela la vie spirituelle : savoir que tout est là pour que nous continuions à vivre, savoir dire merci à la Nature, et pénétrer au maximum ses secrets, en acquérir la Connaissance autant que notre condition nous le permet. Et au fur et à mesure, naître à l’Amour… Bon, tu veux bien fermer les yeux un moment, que vois-tu ?

Il a de ces questions, parfois ! Si je ferme les yeux, je ne vois rien. Je les ferme quand même. Je ne vois rien mais je sens la brise fraîche qui soulève mon plumage, je sens l’odeur du varech, le sel de la mer… j’attends car  ce n’est pas désagréable d’être perché comme Grand-Père, un moment les yeux clos au bord du grand vide. J’attends… Au bout d’un moment je sens que mon esprit vole au-delà, dans un espace jamais pénétré, qu’il n’a jamais volé aussi haut. J’oublie la brise, mes plumes, j’oublie la mer, je suis ailleurs, ou plutôt à l’intérieur. J’attends encore, je perds le temps, je suis dans le secret du présent, rien ne bouge et pourtant je me sens si vivant. Je ne suis pas seul, il me semble que la Nature-Mère tout entière se révèle, qu’elle me nourrit, je sens que je suis sa substance, qu’elle est éternelle, que je suis éternel.  Oui, je sens l’Amour.

  • Les deux ailes de l’oiseau, mon petit !

 

 

 

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